Une tentative de blog à plusieurs mains. Pour réunir des trucs qu’on ne voudrait pas montrer à nos grand-mères mais qu’on prend plaisir à faire quand même.
Vous savez, ces trucs au fond d’une cave ou sous une couette, ces trucs qui nécessitent un sécateur, des allumettes ou de la vaseline, ces trucs chauds et humides, toujours meilleurs à plusieurs qu’en solitaire : se moucher dans ses doigts, dire des gros mots, jouer à touche pipi, disséquer le chat du voisin…et rire, évidemment.

14 avril 2011

Celui qui trouve les vaches (par Castor)



La violence du choc m’avait envoyée sur le cul deux mètres plus loin, la bouche grande ouverte, la robe relevée jusqu’à la limite de la décence. Des particules lumineuses dansaient devant mes yeux, tandis que les documents que je tenais à la main avant l’impact retombaient gracieusement dans la flaque d’eau où trempaient déjà mes quartiers arrière.

Quelques instants avant, je déboulais au galop de derrière le kiosque. La toute nouvelle photocopieuse high-tech venait de nous faire une crise, suivie de près par celle du directeur. Il était fou de rage, et avait balayé d’un revers mon paquet de pop-corn king size, heureusement presque vide. Puis menacé de m’expédier à Singapour pour le service après-vente dans le même carton que la putain de bécane si je ne lui copiais pas immédiatement à la boutique d’en bas la demi-douzaine de dossiers urgents de la journée.

L’homme qui m’avait renversée se tenait devant moi, un peu chancelant, visiblement désespéré par sa maladresse. Je suis petite, moins d’un mètre soixante, et la rencontre avec ce grand type m’avait vraiment sonnée. Il s’était accroupi, m’avait pris les mains, et demandé si j’allais bien. Un sosie de l’acteur indien Shahrukh Khan, en plus jeune, et en plus grand. Il m’avait relevée très doucement, et insisté pour m’offrir un remontant au café en face. J’étais pressée, et l’avais envoyé promener plutôt grossièrement, mais il avait un air tellement penaud en ramassant mes photocopies, que j’avais fini par accepter un rendez-vous en fin d’après-midi, après le boulot.


Il s’appelle Govind. Il m’expliqua ce fameux soir que son prénom était un nom de Krishna, et qu’il signifiait « le berger », ou encore « celui qui trouve les vaches ». Après avoir éclaté de rire en même temps, nous avons passé dans ce bistrot les trois heures suivantes à nous raconter notre vie, à glousser, et à mettre à mal le stock de cacahuètes.

En fait, nous bossions dans le même immeuble moderne, moi comme secrétaire pour les cadres de Bova & cow, une boîte de viandes/expéditions/frigorifiques, lui comme garçon de bureau pour le panel de notaires du douzième étage. J’avais d’ailleurs eu affaire à l’un d’eux lors du décès de ma mère, deux mois auparavant.

Govind est un garçon d’une délicatesse et d’une tendresse extraordinaires. Il a cette façon, quand nous sommes assis, de faire couler mes cheveux entre ses doigts, puis de remonter doucement ma robe sur mes cuisses en souriant, et de poser ses lèvres derrière le lobe de mon oreille… Bon sang, ça me rend folle ! C’est pendant un de ces moments intimes et délicieux qu’il m’a avoué, en me lorgnant comiquement comme un gamin qui va prendre une beigne, que notre rencontre n’était pas tout-à-fait fortuite. Il était tombé amoureux de moi depuis un moment, et son ami qui tenait le kiosque à journaux l’appelait sur son portable quand j’apparaissais dans les environs. Je lui ai alors demandé si le fait de me culbuter dans la rue plutôt que dans un plumard faisait partie des techniques de drague traditionnelles indiennes. Ça l’a fait hurler de rire, et il m’a expliqué, entre deux hoquets, qu’il m’avait perdue de vue, et s’était mis à courir pour essayer de me retrouver. Je lui ai promis d’aller casser la figure à son crétin de copain à la première occasion, et de prendre mon journal à la maison de la presse, désormais. Il m’a assuré, en dégrafant mon soutien-gorge, que j’avais raison, que son ami avait été très vilain, et que tout compte fait, il ne lui était plus d’aucune utilité depuis que nous étions ensemble.

Govind fait partie de la rarissime catégorie des gens qui donnent, il ne demande jamais rien, il ne m’a jamais laissé payer un restaurant ou une consommation. Jamais je n’ai eu un petit ami aussi désintéressé, et ça me touche profondément. Après trois mois de bonheur intense, nous avons décidé de changer d’air, de ficher le camp dans un autre pays.  Entre-temps, mon bel amant s’était installé chez moi, le loyer de son logement étant hors de prix. Il aurait aimé partir en Inde, où vit une partie de sa famille, mais je n’étais pas d’accord. New-Delhi, pour moi, aurait été un exil.

Il m’a alors proposé une alternative géniale : Maurice, l’île de France. Un petit paradis dont la population est à large majorité indienne, où l’on peut parler français, où la nature et la mer sont omniprésentes. Un de ses oncles installé là-bas nous a envoyé quelques photos, dont celles de la ravissante église rouge et blanche du Cap Malheureux, et d’une petite maison avec varangue en vente dans les environs, pas loin de la mer. Un peu plus de cinquante mille euros que ma mère m’avait laissés et les maigres économies de Govind allaient nous permettre de partir sans trop de problèmes. Cet argent, de toute façon, était destiné aux voyages dont je rêvais depuis toujours.

Le premier jour de notre nouvelle vie est finalement arrivé. Les meubles ont été vendus, ne reste que l’indispensable pour moi. Mon aventurier va partir en éclaireur pour les derniers travaux et aménagements. Comme son modèle bollywoodien, il est très romantique, et il tient absolument à ce que notre petite maison soit un cocon. Qu’elle soit dotée d’une cuisine aux couleurs vives, et d’une chambrette moelleuse avec… eh bien, en fait, c’est tout ce qu’il nous faut pour le moment, n’est-ce pas ?

Je devrais pouvoir le rejoindre dans deux petites semaines. Avant de monter dans le taxi, il m’a serrée dans ses bras, et a déposé à la commissure de mes lèvres un baiser léger comme un colibri.

Trois semaines ont passé. Mon ordinateur portable est ouvert devant moi. Les yeux au plafond, je pioche machinalement dans le sachet de chips.

La boîte de réception de ma messagerie est vide, et le téléphone de Govind ne répond pas. Je ne sais pas trop comment faire pour les communications internationales… J’aimerais bien qu’il me donne des nouvelles. J’ai donné ma démission au bureau, et pour l’argent, ça va être juste.

Maintenant que l’appartement est veuf de tous ses meubles et de la multitude d’éléments qui lui donnaient son caractère, il a l’air de ce qu’il est : un galetas. Le papier peint pisseux révèle toutes ses déchirures, ses plaies exsudant le nitre, et la trace fantôme des tableaux et photos qui recouvraient sa misère. 

Contre le mur, quelques cartons crasseux remplis des derniers objets, la plupart venant de maman. Un fatras hétéroclite qui restera probablement là encore longtemps. De vénérables albums photos vides aux pages collées, des vieilles cassettes vidéo, un ancien moulin à légumes en alu. Des merdes, quoi. D’un tas hirsute de fils électriques emmêlés émerge la tête de mon vieux Chonchon, avec son oreille décousue et sa fourrure pelée par l’âge et les câlins. L’ours le plus fidèle du monde.

La journée ayant achevé de se traîner, je suis allée faire une rapide toilette. Même le miroir a un air morne qui me pétrifie. Il me renvoie mon faciès blanc et rond, mes petits yeux enfoncés dans la graisse, mes longs cheveux noirs qui font ressortir les pâles bourrelets de mon cou.

 Je vais aller à mon ordinateur, consulter une dernière fois la boîte de déception .

Tirer Chonchon de son exil et essayer de répartir mes quatre-vingt -sept kilos sur le vieux canapé en serrant mon ours dans mes bras.

Et dormir.


23 commentaires:

Chloé a dit…

Castor Tillon, j'ai bien aimé ce texte, frais, pétillant, ludique et buccolique à la fois.

Il était gentil et attentionné, même amoureux pourtant. Elle aurait pu le remercier quand-même, une marque d'affection, même petite. au hasard : une cravate ! ... (de notaire bien sûr) !!!

Castor tillon a dit…

Une cravate de chanvre, oui ! L'autre, il l'a déjà eue : "Il m’a assuré, en dégrafant mon soutien-gorge, que j’avais raison..."

La Musaraigne Etoilée a dit…

le moins qu'on puisse dire c'est qu'il l'a bien baisé...




























Voui c'était facile... voir même petit et mesquin... Mais tellement vrai :mrgreen:

Castor tillon a dit…

Je suis très triste pour mon héroïne.

Chrysopale a dit…

C'est moche. Très moche.

Castor tillon a dit…

Ben voilà : j'ai traumatisé Chryso.
A moins qu'elle parle du style...

Lunatik a dit…

Si l'amour était aveugle, depuis le temps, ça se saurait. La pauvre fille peut s'estimer heureuse que le beau gosse ne se soit pas barré avec le chonchon sous le bras en lui grignotant ses dernières chips.
Mention spéciale pour les quartiers arrière et l'ours le plus fidèle du monde (mais où diantre sont passés les rideaux ?)

A part ça, je suis définitivement jaloux du titre et du nom de ce garçon.
Désormais, appelez moi Govind.

Lunatik a dit…

Ps : très sympa le petit dessin de la fameuse église du Cap Malheureux (quelle idée aussi d'aller commencer une nouvelle vie dans un bled avec un blaze pareil...)

Castor tillon a dit…

Il en a tellement piqué qu'il n y a plus de place pour le Chonchon dans ses bagages.
Cap Malheureux, nom prédestiné ou non, le filou n' a aucune intention d'aller s'enterrer là-bas.
Pour la pauvre petite, ça sera le cap Gris-nez.
Des petites illus au pastel, j'essaierai d'en faire, à mes moments perdus pour les autres textes du blog. Et cesse de ricaner, hein, des moments perdus, j'en ai pas beaucoup !

Chloé a dit…

* à Vous Castor Tillon :

S'il suffisait de presque rien, en dehors de ma méprise ailleurs et là par une faute de ponctuation, j'espère que vous avez compris que mon com était à prendre au second degré. J'ai beaucoup aimé ce texte. (point). Je ne suis pas naïve, même sous la boutade qui s'en est suivie, au point de ne pas savoir et avoir compris que votre protagoniste s'était fait allègrement "roulée dans la farine" !!!

Castor tillon a dit…

J'avais compris, Chloé, désolé, je suis peut-être un peu pince sans-rire.

En fait, j'ignore ce qu'ils ont fait après le dégrafage du soutif. On est toujours à imaginer le pire, hein !

Chloé a dit…

Ah oui, mais ... Hein, vraiment, qu'il y a-t-il de pire après le bien ?
Ne répondez pas à la question !!!

Castor tillon a dit…

@ Luna : Sur l'image, note que la petite île derrière l'église existe vraiment. Les gens du coin l'appellent le rocher-baleine.

Yunette a dit…

Moi je dis, un mec qui trouve les vaches et qui s'approche de toi, ça pue...

Castor tillon a dit…

Oui, c'est pourquoi il n'a même pas tenté la drague traditionnelle, qui aurait semblé louche.
Mieux valait la rencontre explosive pour faire jouer son charme et arracher un rendez-vous.
A ce propos, le titre ne fait pas seulement allusion au surpoids de la dame. L'idée est de trouver des vaches à lait, dans le sens de pourvoyeuses involontaires.

Anonyme a dit…

No blème, j'va tout vous dire !

Sniff ! L'émotion m'en embue les yeux... Pôv petite chose qui a été la proie d'un vil suborneur, Froutt ! Ben oui, vous permettez que j'éponge mon désespoir dans mon mouchoir, quand mêêêême !

Néanmoins, vous remarquerez entre deux larmes que ce Govind est comme les castors et que les mains ne sont que des accessoires en option dans son job. Il reste à espérer qu'il n'ait pas l'appendice préhensile ! Entre ceux qui travaillent sans les mains et celles qui travaillent uniquement de tête... Mouais, bon... je suis parti que j'vous dis !!

Castor tillon a dit…

Lapin 10 ??? Non, non, c’est plutôt lapin 7.

Castor tillon a dit…

Et pis un appendice préhensile, ça serait bien inutile. Pour attraper quoi ? A part une MST ^^

Açir Tanaka a dit…

Oh la ! Mais ça fait bien des semaines que je n'ai pas mis les pieds (enfin, les pieds...) par ici et je ne découvre qu'aujourd'hui cet excellent texte. Comme Luna, je suis absolument jaloux du titre, parfait. Et Govind, ça en jette carrément.

Tout cela est quand même un bien triste récit, mais Govind, préhensile ou pas, n'aurait-il pas généré un embryon de veau ? L'histoire ne le dit pas... mais ne serait-ce pas le juste destin de qui trouve une vache (à lait) ?

Casimir Akuleux a dit…

Merci, Açir.
Par ma faute, ma petite bonne femme a perdu son amant, son fric, son boulot, ses meubles et son logement.
Alors honnêtement, le coup de l'embryon, j'ai pas osé.
J'aurais dû : au moins le petit aurait eu son ours en peluche à peu de frais.

chic Gucci shirts a dit…

good point!

Castor tillon a dit…

... set and match !
And what about you, Finn ?

That's Flood ! a dit…

Tss, tsss, un Finn ne saurait faire de la pub pour des liquettes à 50 dollars alors qu'il ne porte que des Tee Shirts du plus mauvais goût à l'effigie de groupes de Heavy Metal. Faut restez sérieux, tout de même, des torchons à vaisselle de ce prix sont tout juste bons à essuyer ses rangers...

Donc, What About Me ? Nothing, very clothing et même encore moins que ça !!

Allez les djeuns, floodons à donf avec une reprise du Texas Flood de Stevie Ray Vaughan par le vieil indien de Willie Nelson. C'est 8 minutes et cinquante secondes de très bon gros blues Old Shool, enjoy !

NB : je me permets d'insister, le pseudo « Chic Gucci Shirts », ce n'est pas Finn. Et comme ce n'est pas lui, ce n'est donc pas moi non plus... Quand bien même je serais assez pointilleux sur mon apparence, le look 'n' fashion pour homme n'est guère mon obsession première. Gucci étant une entreprise spécialisée dans la haute couture et le prêt-à-porter de luxe, vous n'avez nulle excuse de ne savoir que le luxe est ostentatoire et n'est qu'une caricature de raffinement... La seule obsession que je puisse avoir est sous forme d'une partition musicale idéale.

Mais trêve de considération floodesque, Old Willie (78 ans) n'était pas tout seul, derrière lui il y avait le jeune Hard Rockeux Kenny Wayne Shepherd et bien d'autres...

Well there's floodin' down in Texas
All of the telephone lines are down
Well there's floodin' down in Texas
All of the telephone lines are down
And I've been tryin' to call my baby
Lord and I can't get a single sound

Well dark clouds are rollin' in
Man I'm standin' out in the rain
Well dark clouds are rollin' in
Man I'm standin' out in the rain
Yeah flood water keep a-rollin'
Man it's about to drive poor me insane

Well I'm leavin' you baby
Lord and I'm goin' back home to stay
Well I'm leavin' you baby
Lord and I'm goin' back home to stay
Well back home ain't no floods and tornados
Baby and the sun shines every day...

>>> http://www.youtube.com/watch?v=vdbPiQctfyo